«J'ai laissé de côté la musique parce que je pensais que c'était difficile pour moi d'entamer une autre carrière. Je me suis mariée peu après en 1952, et les enfants sont venus assez vite par la suite. J'avais fait le choix de rester à la maison pour m'occuper d'eux», raconte Mme Leclaire dans son magnifique salon (le mot n'est pas trop fort) orné de ses dernières oeuvres des tableaux ainsi que des émaux sur cuivre réalisés il y a quelques années.
C'est en visitant une exposition d'émaux sur cuivre, que Pierrette Leclaire tombe immédiatement en amour avec cette forme d'art. Elle ne se rappelle ni quand, ni où avait lieu cette exposition, mais chose certaine, elle voulait en faire et concevoir ses propres créations.
«Je me suis dirigée vers une boutique de matériel d'artiste, et j'ai acheté, au prix de 22 $, un petit kit, pour faire de l'émail sur cuivre. La brillance des objets et la fascination pour les couleurs que l'on retrouve dans l'émail sur cuivre m'avaient séduite. Cela se passait environ un an après mon mariage», poursuit-elle. Son mari, qui assiste à l'entretien, exhibe le vieil appareil qui fonctionne encore une espèce de rond de poêle miniature (ayant la même circonférence qu'une grosse tasse à café) fonctionnant à l'électricité et sur lequel on dépose le morceau de métal recouvert de poudre d'émail qui va " cuire ". On recouvre le tout avec un couvercle en pyrex.
Avec ce petit kit, elle confectionne, durant un an ou deux, des pièces (boutons de manchettes, bijoux, miniatures) qu'elle vend à des amis et connaissances. Les profits que réalise Pierrette Leclaire lui permettent d'acquérir de l'équipement plus gros, plus professionnel.
«La technique de l'émail sur cuivre consiste, à appliquer une poudre d'émail sur un morceau de métal et de le faire cuire au four à une température variant de 800 à 900 degrés Celcius» poursuit l'artiste.
Autodidacte, Pierrette Leclaire raffine son talent, le peaufine, au point où elle présente, en 1954-55, ses premières oeuvres au Salon des métiers d'arts qui se tenait au Palais du commerce. A l'époque, le Québec ne comptait que 3 ou 4 artistes émailleurs. C'est lors d'un voyage à New-York qu'elle rencontre une artiste originaire du Danemark qui partage la même passion qu'elle.
«Cette rencontre d'une journée où nous avons parlé de nos techniques respectives m'a donné la confiance nécessaire pour aller plus loin dans ma démarche. . J'ai toujours voulu innover dans mon domaine. J'ai été la première à faire des vases émaillés, les autres artistes m'ont imitée par le suite. J'ai fait des tableaux, des murales, des assiettes », souligne la principale intéressée.
Lorsqu'elle fait un vase ou une assiette, Pierrette Leclaire conçoit la forme et donne la commande à un "tourneur ", qui exécute les directives de l'artiste. Par la suite, selon les besoins, Mme Leclaire martèle de nouveau la pièce, puis applique l'émail. Ensuite vient le plus difficile la cuisson qui se fait en étapes successives. Pour que les pièces soient réussies, l'artiste doit maîtriser l'art du feu. L'artiste, qui regarde l'émail fondre sur le métal, doit savoir quand retirer sa pièce. Pour une assiette, il faut compter sept ou huit cuissons.
Le coup de pouce du maire Drapeau
Si le talent de Pierrette Leclaire ne fait nul doute et si ses réalisations commencent à être connue du grand public, c'est l'ancien maire de Montréal, Jean Drapeau, qui va propulser cette artiste émailleur sur la scène internationale.
«Jean Drapeau a vu mes oeuvres et les a aimées. C'est ainsi que pendant des années, j'ai fourni le maire Drapeau. J'ai eu des commandes fermes. Ces pièces étaient remises aux dignitaires de passage à Montréal, particulièrement lors de l'Expo 67. C'est ainsi que mes oeuvres se sont retrouvées à travers le monde. A cette époque, je faisais surtout des assiettes. Je fournissais également la Centrale d'artisanat du Québec, un organisme sans but lucratif qui venait en aide aux artisans de toute discipline», raconte Mme Leclaire qui réside à Saint-Bruno depuis 1959.
Dans les années 70, tout en continuant ses oeuvres d'émail sur cuivre, Pierrette Leclaire s'intéresse à la joaillerie. Elle conçoit et fabrique des bijoux, en argent, en or, qui se distinguent par leur originalité et le souci du détail.
Sa production d'émaux sur cuivre cesse brusquement pour des raisons de santé. Du jour au lendemain, sans aucun symptôme, alors qu'elle martèle une pièce de cuivre, ses bras ne répondent plus. L'arthrite rhumatoïde vient stopper sa production. C'était au début des années 80. Pendant cinq ans, elle ne peut plus se consacrer à son art. En 1986, le maire Drapeau, qui s'apprête à quitter la vie politique, commande une bonne quantité d'oeuvres d'émail sur cuivre à Mme Leclaire qui se remet au travail, ayant, entre-temps, réussi à contrôler son arthrite.
Toutefois, elle réalise qu'elle n'a plus tout à fait la santé pour continuer à faire des émaux sur cuivre. Porter à bout de bras, sur une fourchette, une pièce pesant une quinzaine de livres pour la déposer et la retirer du four affaiblit à la longue ses bras et ses poignets. Ce sera sa "dernière production".
«En 1989 ou 1990, alors que j'étais aux États-Unis en train de passer l'hiver, j'ai découvert la peinture. J'ai suivi des cours. »
Aujourd'hui, Pierrette Leclaire se consacre à son nouvel art ; sa petite-fille a hérité du matériel pour la confection des émaux sur cuivre. Cherchant constamment l'innovation, Pierrette Leclaire peint des "Acrylurs ". Cet art consiste à créer une image à deux dimensions sur une surface d'acrylique, limpide et étincelante comme du cristal, où se superposent des couches de peinture acryliques appliquées à l'aérographe, et laminées de feuille d'or et d'argent. Le procédé d'application s'accomplit dans une technique de peinture su verso.
A cette activité, s'ajoute le Studio d'Art Pierrette Leclaire. Un atelier d'exposition où l'on pourra retrouver les dernières oeuvres de Mme Leclaire et aussi de d'autres artistes. Il est même question d'organiser des soirées culturelles à cet endroit. Le studio, qui est situé au 1412, rue Montarville, ouvrira officiellement ses portes, demain, le 2 mai, de 13 h à 17h.
Celle qui a su maîtriser le feu fait en sorte que jamais sa passion ne s'éteigne.